_ « Fabrice, la cheffe du CHU veut te parler concernant le placement de Justin. »
Le tutoiement devait améliorer l’ambiance de travail, pour la rendre plus familiale. Elle formait un petit cocon protecteur et rassurant. Le préfet voulait une équipe sur laquelle il puisse se reposer. Fini les reliquats d’un passé désuet qui l’aurait fait entrer dans un costume trop serré de tortionnaire sadique au service de l’état. L’administration devait donner l’exemple et en l’occurrence, montrer des fonctionnaires à visage humain, au service de la population. Son uniforme même, ou l’obligation de porter une cravate lui pesait. Il ne s’y était jamais habitué. Il savait que ça se voyait et l’avait accepté, comme d’une révolte en forme de négligence. Au cabinet, il portait rarement de tels oripeaux. En cas d’extrême urgence, des vêtements « de cérémonie » l’attendaient au fond d’un placard. Le reste du temps, il aurait voulu assumer le visage d’un homme moderne, complexe et ombrageux à la fois, le Steve Jobs de son territoire, organisant la prospérité de demain, reliant les acteurs économiques entre eux, promouvant les projets les plus audacieux, et tout cela, du haut de son poste de préfet.
Derrière le tutoiement de sa secrétaire, Fabrice avait pourtant compris que les nouvelles n’étaient pas bonnes. Le ton de sa voix qui l’avait pris sentimentalement en charge, mais sans joie, et ce visage placide, l’avait engagé à se concentrer sur la conversation qu’il allait avoir.
_ « Bonjour M le préfet.
_ Bonjour Mme B…
_ Comme vous le savez, j’ai accueilli Justin dans mon service. Son état est stable. Cependant, il va m’être difficile de le garder.
_ Qu’est-ce qui pose problème ?
_ Nous n’avons pas les moyens de le suivre. A part lui donner des médicaments qui vont l’assommer et qui ne permettront pas aux enquêteurs de faire leur travail, notre établissement n’est pas dimensionné pour sa prise en charge. Déjà, des journalistes fourmillent dans les couloirs et saturent les lignes téléphoniques de l’établissement ou de mes collègues. Il faudrait mettre en place une sécurité qui n’est pas de notre ressort. Il faut lui trouver une UMD d’urgence. Sinon, il y a un risque d’incident. »
Rachel avait frappé sur la corde sensible. Inutile d’ajouter du scandale au scandale. Fabrice en avait parfaitement conscience.
_ « Nous recherchons une UMD de notre côté, mais il est mineur, et vu la difficulté de la situation…
_ Peut-être serait-il possible de trouver un service pour l’accueillir temporairement avant un placement plus pérenne.
_ Je vous rappelle au plus vite. »
Sans en avoir l’air, Rachel ne lui avait pas laissé le choix. Sûre d’elle, elle avait mis fin à la conversation. Le préfet ne tiendrait pas 10 jours. Et sinon, elle ferait fuiter quelques informations. Le scandale, toujours le scandale, la hantise des puissants. Elle ne l’aurait pas voulu pour elle, elle l’imposait aux autres, et asseyait ainsi son autorité. Tout le monde se tenait par la barbichette ainsi. Et puis, quand il n’y avait pas de scandale, l’administration dynamitait ses prérogatives progressivement, lui laissant toujours moins de moyens d’action. Alors pourquoi défendre un système qui n’en avait cure ? Les fous courraient les rues. Les incidents étaient réguliers, pour ne pas dire journaliers, plus ou moins graves, plus ou moins sanglants, et admis. La faillite psychiatrique mettait un voile sur les errements politiques. Les fous, leurs troubles et leurs nombreux passages à l’acte, masquaient les prises de décisions qui ne s’étaient pas faites. La france était devenu le dépotoir des pires pays où la gestion des humains avait failli. Elle devenait ces pays. Et elle en recueillait la folie. Elle la générait aussi par ses incapacités. Comme si ses propres fous n’étaient pas déjà suffisants. Comme si la folie était devenu le sang moteur de ce pays.
La contre-partie tacite de ce pacte avec l’administration, c’était la tranquillité en cas d’incident. Elle n’était responsable de rien. Elle savait bien qu’au moindre problème, si elle voulait trop en faire, et ne respectait donc pas les règles du jeu, tout le monde lui tomberait dessus. Elle ne le savait que trop. La question se posait à peine d’ailleurs. Son instinct de femelle avait pris le contrôle. Et il entendait bien la préserver de tout risque. Justin, sa minorité, sa médiatisation, cette affaire hors norme, ce sang, ces huiles, ces morts, tout participait à l’alerter. Gêné ou pas, le préfet devrait se débrouiller sans elle. Il lui rendait service d’ailleurs. La place de Justin n’était pas à l’hôpital. L’hôpital, c’était fait pour soigner les malades, pas pour gérer les faits divers. Elle avait bien assez à faire au quotidien avec les incidents de toutes sortes, patients qui auraient dû être pris en charge par la psychiatrie, familles révoltées contre l’autorité médicale et administrative, erreurs à étouffer ou à indemniser, manque de moyens. Le préfet aurait voulu qu’elle lui laisse un peu de temps. Il aurait fallu y penser avant, quand elle avait demandé des fonds qu’elle n’avait jamais obtenus. Il était temps de payer la note.
***
Fabrice sentait la patate chaude commencer à lui brûler les doigts. Branle-bas de combat. Liste de toutes les UMDs, dont celles susceptibles d’accueillir Justin P, ou pas. Liste des places libres. Contact avec les autres préfets pour obliger les directeurs d’UMDs. Très vite, le nom d’une UMD, pas du tout adaptée à ce cas, mais où par miracle, une place était libre. Il fallait contacter un professionnel pour savoir. L’UMD, idéale, celle d’Albi, attendrait.
L’évaluation initiale de Justin P sentait la peur. Le docteur psychiatre Marianne P avait transmis ses affects au préfet. Parce que les sentiments sont contagieux, même à travers les mots. L’humain est un animal grégaire aussi. Les réunions de concertation autour de Justin P étaient chargées du sentiment de cette incompréhension qui provoque la terreur et qui pousse les humains à faire n’importe quoi.
Pourtant, le préfet n’avait pas le droit à ce n’importe quoi. « Bouffées délirantes », « Détresse psychologique aiguë »… que cachaient ces mots ? Il n’y avait pas marqué « coupable », ou « responsable de ses actes », ou « crime politique », et mieux encore « Terroriste », tout aurait été plus clair dans ce cas. A l’inverse, les mots sur ce papier qu’il s’était fait imprimer, criaient « victime ». Il est vrai que tout le monde veut défendre une personne qui commet l’impensable. C’est naturel. L’humain se protège ainsi, en faisant corps avec le monstre. Et Justin P avait touché du doigt de nombreux tabous de la société. Marianne, ou une autre, c’eût été pareil. Elle aurait bu la tasse. Elle aurait voulu mettre des mots sur le mal. Mais il n’est pas possible de le définir ce mal, tout comme Dieu. Le mal nous laisse seul face à nos théories et nos impensés. Il brise nos apparats pour torturer nos intestins, quand la vérité ne peut être tue. Il châtie la conscience et l’intelligence, et aussi l’orgueil qui se cache derrière.
En dessous du fin vernis de l’innocence, l’humain pue le mal, cette odeur qu’il se cache avec du parfum social. Condamner Justin P, c’était se condamner pour Marianne P. C’était dire : « La guérison n’est pas possible, et je suis inutile », c’était faire s’effondrer sa vie. Il fallait donc qu’elle éprouvât de l’empathie. Il fallait le sauver, pour se sauver. Il était en détresse. Il était irresponsable. Et à leur corps défendant, tous ces commentateurs loin du crime qui attendaient bêtement la peine de mort pour Justin P, auraient réagi de la même manière que cette femme, bien qu’ils s’en fussent dédits. Ainsi en était-il dans cette société où tout se déréglait.
***
Marianne P avait été appelée en urgence après le drame. Le poste de police était sans dessus dessous. Les habitudes millimétrées et lascives avaient laissé place à un vrai soulagement de voir la psychiatre de service débarquer. Les policiers appliquaient la procédure, entièrement rassurés cette fois ci. D’habitude, leurs sentiments étaient plus ambivalents. Ils aimaient à détester ces ronds de cuir, médecins ou avocats, et les admiraient tout autant. Les huiles avaient du bon. Elles élevaient le niveau. Elles respiraient ce pouvoir qu’ils convoitaient tant, auprès duquel ils cherchaient à se faire bien voir. Ca les faisait voyager vers le haut en quelque sorte, loin de la racaille qui les tirait elle, toujours vers le bas. Les tensions avec ces bourgeois participaient aussi à leur cher ordre. Tel un voyou, le policier cherche l’ordre, la limite, mais pas du même côté de la barrière, enfin, quand il ne s’est pas trompé.
Les médecins et les avocats mettaient de ces limites. Pas celles qu’ils auraient souhaitées. Toutefois, ils éprouvaient du respect à leur égard en ce qu’ils les empêchaient, et signifiaient la loi. Bien sûr, ils s’amusaient aussi à les humilier de temps en temps, à jouer sur la procédure pour leur faire sentir ce pouvoir dont ils se sentaient privés à leur détriment, en retardant les auditions, en les plaçant dans des lieux inconfortables, ou en leur lançant quelque invective. Juste pour leur faire comprendre qu’ils n’étaient pas contents du laxisme ambiant, qu’ils détérioraient aussi leur cher ordre en n’écoutant par les « gars du terrain », malgré l’institution qu’ils représentaient aussi.
Ainsi entretenaient-ils avec eux une relation équivoque, mais qui s’était effacée ce jour là. Justin P avait bouleversé le cadre. Quel homme aurait rêvé d’arrêter un adolescent encore puceau ? Quelle pauvre gloire que d’avoir à le faire, alors qu’un autre vous l’avait remis pieds et poings liés, pour enfermement ? Et comment traiter un enfant qui avait commis un crime que peu d’adultes auraient pu concevoir et qui échappait à l’entendement ? Marianne P fut donc accueillie avec respect et commisération. Elle comprit instinctivement pourquoi. Et elle fut introduite rapidement dans une salle presque propre à l’abri des regards.
Justin P était agité et menotté. Il avait aussi du sang sur ses habits et sa peau. La scène était effroyable. Un enfant maculé et coupable. Il baignait dans son crime, prisonnier de son acte, pour avoir exercé la plus grande des libertés, tuer autrui. A la vue de Marianne P, il n’avait pu contenir quelques larmes. Il chialait, ce qui ne l’empêchait nullement d’afficher un visage dur et implorant. C’était cette contradiction qui était insupportable. L’un ne pouvait signifier l’autre, et signifiait pourtant les deux, la certitude et l’effondrement, l’enfance et la maturité. Elle essaya de s’asseoir le plus calmement possible pour se donner de la contenance. Toutefois, juste avant, elle voulut commencer par nouer le contact avec une salutation presque empathique et une voix douce qu’elle avait acquise au contact des déments. Dure quand il le fallait, apaisante autrement, alternativement, la folie ayant façonné son être, sa voix en disait long sur son parcours, tandis qu’elle cherchait à réintroduire une humanité toute théorique dans les échanges qu’elle avait avec « eux ». Il fallait que la mère reprenne le dessus, une mère qui aurait été toute positive, même dans ses censures de femme pédopsychiatre.
Or Justin P allait briser ses convictions, ou plutôt l’obliger à repousser loin d’elle le réel. Elle le mettrait à distance pour ne pas sombrer, comme c’est souvent le cas dans cette profession qui se targue pourtant de réintroduire le normal au sein d’esprits brouillés. Les formalités accomplies, l’échange continua ainsi :
_ « Laissez-moi crever, je veux mourir. »
Visiblement agité, Justin P avait du mal à se tenir sur sa chaise. Le policier veillait à ce qu’il ne commette pas d’acte irréparable sous sa protection.
_ « Vous pouvez rester assis. Je suis là pour écouter ce que vous avez à dire.
_ Vous faîtes partie du système. Vous êtes là pour valider le carcan.
_ Je peux toutefois écouter ce que vous avez à dire sans jugement. Avant d’être une représentante du système, je suis d’abord un être humain.
_ Vous voulez vous en convaincre voilà tout. Vous ne savez même pas ce que vous faîtes et qui vous représentez.
_ J’ai été appelée par les policiers pour évaluer votre état et savoir si vous devez rester en prison, ou être soigné.
_ Laissez-moi crever je vous dis. J’ai accompli ma mission pour la terre, désormais, je peux crever.
_ Quelle était cette mission ?
_ Ce n’est pas la peine de vouloir rentrer dans ma tête et me convaincre. Les gens comme vous utilisent ce genre de moyens pour faire croire qu’ils sont innocents. Vous n’êtes pas innocente. »
Justin P avait dit cela dans un cri de rage tandis que Marianne P essayait de décrypter son mécanisme de pensée. Sur sa feuille, elle avait noté « détresse psychologique aiguë » et « bouffées délirantes ». Il n’était pas temps de le soigner mais de mettre des mots sur ce délire.
_ Vous avez utilisé un couteau, qu’est-ce que vous vouliez faire avec ?
_ J’ai rétabli la justice naturelle en ce monde. J’ai redonné vie à la terre. Tout le monde subit, subit, subit. J’ai agi voilà tout. Cela vous semble-t-il si étrange ?
_ Vous avez voulu tuer Lorène.
_ Non, je ne l’ai pas tuée. J’ai tué ce qu’elle représentait. Elle était le visage du mensonge. J’ai éliminé le visage du mensonge.
_ Elle vous avait blessé ?
_ Ce n’est pas forcément moi qu’elle a blessé. Je vous dis qu’elle était la personnification du mal. Avec ses airs de femme pure et parfaite, elle était comme les autres.
_ Vous vouliez la tuer elle, ou bien vous vouliez tuer d’autres personnes.
_ Beaucoup méritent de mourir, au moins ceux qui n’ont pas réagi, qui ont attendu sagement que papa et maman viennent les sauver. Ils se sont laissés saigner par passivité. Ils sont déjà morts. Oui, si j’avais pu, je les aurais tous tués.
_ Alors pourquoi voulez-vous mourir désormais. Vous allez les laisser vivre ?
_ Je sais que c’est fini pour moi. Le système m’a identifié comme déviant, il va me faire plier. Il va me bourrer de médicaments puis m’enfermer durant des décennies, jusqu’à ce que je craque, jusqu’à ce que je ne sois plus rien. Vous croyez donc que je ne décrypte pas votre jeu, que je ne sais pas qui vous êtes et ce que vous allez faire ?
_ Vous me voyez comme une ennemi mais je ne le suis pas.
_ Très bien, alors répondez au lieu d’esquiver comme vous le faites. Le système ne va-t-il pas m’enfermer et me détruire minutieusement. Ne vaudrait-il pas mieux que je meure tout de suite ? Répondez !
_ Ce n’est pas à moi de juger.
_ Personne ne juge dans votre esprit alors que vous êtes déjà jugée, parce que vous êtes un maillon du système d’oppression, un simple maillon. Quand vous serez sortie de cette pièce, vous pourrez vous dire « ce n’est pas moi » alors que le crime aura été accompli. Vous êtes la banalité du mal, la raison évidente de l’effondrement cosmique de notre terre et de notre humanité.
_ Revenons-en à Lorène. Avez-vous voulu la tuer parce qu’elle était une fille ?
_ Oui, oui, et encore oui. Elle était une fille de la pire espèce. De celle qui vous faisait croire qu’elle était vraie. Elle était mensonge comme le reste, pire que le reste, car elle a fait semblant de me croire. Mais elle n’était déjà qu’une matrice de ce système. Sa révolte était de façade. Elle était une femme impure de ce monde qui salissait la cause. Elle aurait fait comme les autres. De grandes paroles et à la fin, un massacre, en direction de la terre, une femme comme vous, bien intégrée, et favorisant la surconsommation et le mondialisme, aveugle et incapable de comprendre une cause plus loin que le bout de son nez. Elle était fausse. Elle aurait contribué à l’asservissement de l’humanité après m’avoir trahi. Elle a choisi son camp. Elle a décidé elle-même de mourir. Je devais agir, et l’éliminer elle en priorité, cette traître, et tous les autres.
_ Vous espériez tuer le monde entier ?
_ Pas du tout, vous ne comprenez pas. Je voulais faire un geste, un symbole. Lorène est ce symbole. Désormais la terre a activé son immunité. Je suis le premier acteur de cette révolution. Je vais mourir pour cela. Mais bien d’autres me suivront. Tous ceux qui ne veulent pas mourir, vont réagir. Ce n’est pas la peine de négocier avec des gens comme vous. Vous voyez bien que vous êtes le système. Après tant d’années, il ne reste plus rien de vivant en vous. Vous faites partie du projet de destruction de la terre et de surconsommation. Votre esprit a été bouffé. Il n’y a plus rien de vivant en vous. Vous êtes la mort.
_ C’est vous qui avez propagé et voulu la mort.
_ Voilà comment le système nous culpabilise : « ne faites rien, ne dites rien, laissez vous mourir, et si vous réagissez, vous êtes coupable d’avoir voulu arrêter cette ineffable marche » J’ai agi, désormais je veux crever. Laissez-moi crever ! J’ai repris ma vie en main. Je ne veux plus rien recevoir de vous !
_ Très bien, j’ai bien noté votre position. Je ne suis pas d’accord, mais j’entends ce que vous avez voulu dire.
_ Vous n’entendez rien et vous allez noter que vous n’avez rien compris finalement, que je suis fou !
Marianne P avait pensé intérieurement que ce n’était pas son langage, mais elle n’avait pas voulu en rajouter à l’excitation de Justin P. Elle avait simplement rajouté :
_ « Je vais devoir vous quitter. »
Et Justin P s’était mis à chialer de nouveau, et à demander la mort. Elle était sortie pour le moins troublée. Il avait essayé de faire céder la barrière étanche que tout psychiatre érige entre lui et son patient. Elle avait résisté mais certaines de ses phrases avaient percé. Cet entretien l’avait vidée. Elle n’avait pu ni le calmer, ni le toucher, même si elle ne fut pas là pour ça. Elle comprenait bien son délire fait de mysticisme naturel saugrenu et d’impuissance envahissante. Et elle pouvait donner corps à toutes ses raisons. Pourtant, il n’avait pas manqué de l’attaquer sans l’agresser. Pourquoi ? Tout à son délire, pourquoi ne s’était-il pas jeté sur elle pour l’étrangler ? Elle commença à sentir que Justin P l’avait marquée parce qu’il l’avait épargnée. Elle avait du mal à contenir toutes ces questions qui d’habitude, restaient enfermées dans un coffre secret. La violence de la scène ? La fragilité de ce jeune homme ? L’amour déçu qu’elle renfermait dans son coeur de femme vieillissante et qui comme toutes ces questions, restaient inévitablement sous scellé ? L’habitude des petites cases où ranger les êtres et desquelles personne ne s’échappait ?
Marianne P avait découvert une chose étrange avec les années. Les petites cases ne la rassuraient plus. Les petites cases avaient toujours raison, mais elles ne la rassuraient plus. Imperceptiblement, elle avait pris de la distance avec chaque personne, même celles dites normales, puis les avaient soupçonnées de folie. Les petites cases étaient devenues folie. Il fallait y classer les gens, et personne n’en échappait sans provoquer sa suspicion. A moins que toutes ces petites cases ne soient qu’enfermement ? De nombreuses années de pratique, et désormais, elle ne savait plus. La tentative désespérée de participer à des soins humanistes n’avait pas libéré ses patients. « Bouffée délirante », « détresse psychologique aiguë », et si tout au contraire, Justin P avait agi en conscience ? Et si le mal existait ? Marianne P chassa bien vite cette considération de son esprit. Il n’y avait pas de bien et de mal. Il y avait surtout du normal et du pathologique, de l’équilibre ou de l’inadaptation. Le reste appartenait au monde de l’impuissance, celui où rien n’est possible pour l’homme, cette même impuissance qui avait conduit Justin P a agir en dehors de tout cadre social.


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