Que reste-t-il de la conquête de l’ouest ? Yellowstone répond. Les cowboys se sont largement sédentarisés. Les Indiens aussi. Les citadins déconnectés de la nature, l’idéalisent. Tous s’affrontent. Les premiers vivent la fin d’un monde glorieux. Les seconds tentent de perpétuer leur culture au-delà du folklore. Enfin, les 3ème sont les envahisseurs modernes, qui à coup de tourisme et de béton, guerroient contre les deux autres. Nous sommes au milieu de la campagne, vu par la campagne. Jésus en est absent. Pacha mamma s’affronte à mammon.
Une fresque familiale païenne, centrée sur des sortes de gilets jaunes, il fallait oser. Seuls les usa et un Kévin Costner habitué aux entreprises cinématographiques les plus folles, pouvaient faire naître un tel film et se raconter ainsi. Pourtant les thématiques de cette production portent au-delà du seul contexte américain. Dans cette série, il y a comme un relent de chronique de fin de civilisation agricole. Un monde est en train de disparaître mais lutte pour sa survie. Le combat est déséquilibré, comme il l’a toujours été entre les puissants les petits. Faut-il s’adapter, à quel point, et comment ? Sommes-nous condamnés à la délocalisation des secteurs les moins rentables et les moins innovants pour devenir des hommes sojas ?
La réponse de Kévin Costner est toujours la même dans sa filmographie : la solution passera par un métissage et un retour tribal et païen. Il attend la fin du monde qu’il préfère à la perpétuation de celui-ci. Ou plutôt, il espère durer assez longtemps pour que ce monde et ses évolutions disparaissent. En cela, il n’arrive pas à se débarrasser d’une tendance à la puérilité, si américaine. Lucide sur les évolutions de la modernité, en même temps, il idéalise le sauvage, se fixant pour objectif de survivre en prenant exemple sur lui, et en s’organisant le plus loin possible de la civilisation. Et les femmes suivent ! Comme si elles n’étaient pas les premières à bénéficier de la ville et d’un environnement moins rude…
Si cette série échoue à nous faire envisager des perspectives de survie réalistes en occident, par contre elle nous offre une peinture très exacte de la vie rude de la campagne, et des relations qu’elle entretient avec la ville. Le citadin s’imagine pouvoir déléguer sa sécurité alimentaire à l’étranger, comme il a délocalisé les usines en chine à partir des années 80. Il déteste celui qui produit la viande parce que cette viande est le symbole d’un comportement avide qu’il identifie au mal, et qui autorise la destruction d’une nature de laquelle il est complètement déconnecté. Dans la nature, la lutte pour la viande est pourtant omniprésente. Le citadin aime la nature par exotisme, comme d’un objet qui lui échappe complètement, et qui pourrait le sauver de sa vie « évoluée » qu’il pressent misérable.
Et encore, les actions de cette série prennent place dans un pays où l’agriculture extensive est encore permise. En europe, ces problèmes se posent à nous puissance 10, à cause de l’exiguïté de notre territoire et de la densité des populations. Chez nous, il y a bien longtemps que les agriculteurs doivent faire mieux, sur un plus petit territoire, et qu’ils doivent composer avec les populations citadines proches d’eux. Les problèmes sont pourtant les mêmes : obligations environnementales parfois injustes ou brutales, pression de l’immobilier sur les terres agricoles, disparition des cultures locales, mécanisation inhumaine, destruction des structures familiales etc…
L’originalité de cette série, consiste encore à nous présenter les sauvages, du point de vue des sauvages, démarche chrétienne s’il en est, et même comme si je l’ai déjà évoqué, il y a une volonté de retour à un archaïsme païen. En cela, beaucoup de répliques sont percutantes et font passer le message : le citadin se croit meilleur que ceux qui le nourrissent. Il est une plaie.
A part pour le jeu de Kévin Cosner l’avant dernière saison, cette oeuvre n’a reçu aucune récompense cinématographique aux usa, et ceci malgré son succès auprès du public. Il faut comprendre que même si cette série est exceptionnelle, les citadins de new-york ou de los angeles, les « Californiens », en prennent pour leur grade régulièrement au fil des épisodes. Ils fuient un monde citadin pour mieux le reconstruire là où ils achètent leurs maisons secondaires. Les colons sont colonisés par leurs frères, et l’ont mauvaise. En retour, le citadin new-yorkais est rétif à récompenser la critique qui lui est faite, aussi brillante soit-elle.
Kévin Costner ne fuit pas l’affrontement. La colonisation est une plaie béante dans l’histoire des usa, et pour la résorber, il faut créer une alliance avec les autochtones face au nouvel envahisseur bourgeois. Du gilet jaune dans le texte, je vous dis, soutenu par Mme Bouteldja quand les Indiens s’en mêlent.
La « diversité » est représentée encore autrement. Les négros, les simili lesbiennes sont aussi présents dans la campagne américaine qu’en ville, mais ils ont une place, tout comme dans nos campagnes françaises. A l’inverse, la ville, qui a la prétention d’être « inclusive », n’intègre plus. Ainsi cette série montre toute l’hypocrisie du discours progressiste. Il y de la place pour tous à la campagne, pour peu que les individus acceptent de se conformer aux conditions rudes d’existence qui la caractérisent. Elle fabrique aussi des personnalités fortes. Au contraire, les pédés de la ville sont moqués comme autant de dégénérés féminisés qui survivent parce qu’ils sont « faibles ». Dans notre modernité, le plus faible survit et le monde tourne à l’envers. Kévin Costner le dit explicitement à travers son personnage.
En étudiant l’histoire de plus près, cette tension entre ville et campagne a toujours été présente et identique depuis que notre civilisation agricole est née. Cette série ne va pas jusqu’à le comprendre. Toutefois, elle ne manque pas de profondeur sur bien d’autres sujets : les tensions familiales dans la fratrie, la fille à papa, l’adoption, le métissage, le rôle de la violence dans les relations sociales, la trahison, la faiblesse humaine, la jalousie, la colère, la fragilité, la faiblesse derrière des apparences de force, la transmission du patrimoine… Et pour celui qui aime les animaux, particulièrement les chevaux, quel bonheur ce doit être.
Ainsi, il s’exhale de cette série une image de la force assez vraie, incarnée trop souvent par des femmes, niaises ou méchantes, mais réelles. Nous y voyons des individus féminins plus proches de celles que nous rencontrons au quotidien. Les scénaristes ne vont pas jusqu’à envisager leur influence néfaste sur la couillemollisation qui nous touche. Mais c’est déjà un progrès.
Par exemple, c’est la fille du patriarche qui le défend le plus efficacement. Ses 3 autres garçons sont faibles, paumés ou simplets. Ils ont beau avoir été militaires, savoir faire le boulot de cowboys ou avoir atteint le haut de la hiérarchie sociale, ils sont considérés comme inaptes à reprendre la propriété. D’ailleurs, personne ne le veut vraiment. Symboliquement, le seul fils qui aurait pu perpétuer la tradition est tué dans un affrontement avec les Indiens dès le début. Il personnifie cet affrontement stérile qui a eu lieu dans les décennies passées et qui ne mène à rien, dont il va falloir sortir.
Les dualités sont bien articulés, symboliques et profondes : autochtone contre colon, Américain contre Indien, passé contre futur, hommes contre femmes, soeurs contre frères, enfant naturel et enfant adopté, civilisation contre nature, progrès contre stabilité… tout pourrait donner lieu à des analyses philosophiques poussées et à des thèses.
Pour en revenir aux aspects spécifiquement sexués, ce patriarche décrit comme viril, ne tenait que grâce à sa femme. L’ayant perdue, il a dévié, jusqu’à devenir inhumain. Par un long travail de reconstruction, il réussira à rassembler sa famille pour un temps, mais sera condamné à ne pouvoir transmettre son « patrimoine » dans un monde dont l’évolution le condamne. C’est le dernier des Mohicans, blanc, homme, de plus de 50 ans, hétérosexuel.
Cette série décrit la disparition du mâle dans nos sociétés pacifiées. Ce mâle se perpétue mal à travers des fils qui se métissent et qui ne veulent plus endosser l’héritage familial (Kayce), qui participent à l’évolution mortifère qui le condamne (Jamie), ou qui disparaissent dans des affrontements stériles liés au passé (Lee). Au mieux, la transmission se fera par son beau fils, à cause de l’amour que ce dernier porte à sa fille. Mais il restera impuissant à transmettre en direct.
Figure forte, et attachante, John Dutton a du mal à s’adapter. Il veut préserver la terre de ses ancêtres avec des arguments qui se tiennent. Il n’y arrivera pas. Ou tout au moins, il y arrivera par la régression, en retrouvant un état de nature originel.
Ici, la perspective que nous offre Kévin Costner est toute aussi stérile que la féminisation citadine qu’il dénonce. Entre la régression maternelle et tribale, ou la féminisation urbaine, rien n’existe. Comme si les femmes étaient le centre du monde parce qu’elles donneraient la vie biologique, à l’image de n’importe quel animal !
Or le patriarche est l’avenir de l’humanité comme il l’est depuis que l’humanité existe. Cela, Kévin Costner ne le perçoit pas, ou plutôt, il ne voit pas comment un tel miracle pourrait advenir. Encore un manque de perspective sur l’évolution des civilisations, et un reproche latent envers les hommes. Tout comme nombre d’individus, il n’arrive pas à s’extraire de la fange de notre modernité décadente et à voir en quoi notre civilisation ne survivra pas à nos bêtises si nous ne voulons pas avancer. Comme dans son « waterworld », il n’envisage que la disparition pure et simple de la civilisation. Mais la civilisation s’est toujours régénérée par les hommes.
Son personnage est un homme du passé vaincu par l’histoire, un perdant qui n’a pas réussi à transformer sa brutalité en force, un anti-héros. Il est caractéristique que notre société ne sache plus produire de héros. Elle ne croit en rien et imagine pouvoir se passer de Jésus. Il ne lui reste que la nostalgie d’un passé à jamais disparu, mais qu’elle voudrait retrouver. Peut-être l’évolution n’est-elle qu’une inévitable chute ?
L’histoire d’Adam et de Eve est toujours d’actualité. Il nous reste à retrouver la virilité christique pour nous en sortir par le haut. Yellowstone est la chronique d’une fin de civilisation, qui peine à se réinventer en dehors d’une régression. Plus tard, peut-être dans longtemps, d’autres raconteront l’histoire d’un peuple d’hommes qui s’est levé et qui a vaincu. Il n’aura pas vaincu des ennemis, il se sera vaincu lui-même, en renonçant à la féminisation et à la brutalité qui l’accompagne.
En attendant, nous pouvons voir yellowstone avec toute l’admiration que nous devons éprouver envers le talent de ces artistes qui l’ont produit, et avec tout le recul d’hommes qui ont un autre édifice civilisationnel à construire. Entre la régression et la décadence, un homme n’a pas à choisir. Ce monde futur nous appartient. Yellowstone, c’est le passé. Nous devons nous relever les manches d’autant qu’il a été glorieux, avec ses brutalités et ses fragilités, mais glorieux, et qu’il nous offre la possibilité d’un avenir.


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